La Suisse est l'un des seuls pays d'Europe occidentale à ne prélever aucun impôt fédéral sur les successions et les donations. Cette compétence appartient exclusivement aux cantons, et la quasi-totalité d'entre eux exonèrent les transmissions entre époux et en ligne directe. Pour un entrepreneur ou un HNWI qui a établi sa résidence en Suisse, la transmission de son patrimoine à ses enfants se fait souvent à coût fiscal quasi nul. C'est un avantage structurel massif par rapport à la France, où les droits de succession peuvent atteindre 45 % en ligne directe au-delà de certains seuils, et 60 % entre personnes non parentes. Mais cet avantage se pilote : il suppose une installation suffisamment anticipée, une attention particulière au droit applicable dans les situations franco-suisses, et une planification mise en place bien avant le décès.
La fiscalité successorale suisse : un cadre canton par canton
En Suisse, il n'existe aucun impôt fédéral sur les successions et les donations. La compétence est exclusivement cantonale, et les vingt-six cantons ont adopté des régimes très différents les uns des autres.
La règle qui s'applique dans la grande majorité des cantons est simple : les transmissions au conjoint survivant et aux descendants en ligne directe (enfants, petits-enfants) sont totalement exonérées. Les frères et sœurs, les neveux et nièces, et a fortiori les tiers sans lien de parenté sont en revanche taxés à des taux qui varient fortement selon le canton.
Deux cantons se distinguent par leur politique radicale : Schwytz et Obwald ne prélèvent aucun impôt successoral ni aucune taxe sur les donations, quel que soit le lien de parenté entre le défunt et les héritiers, et quelle que soit la valeur de la succession. C'est une position unique en Europe. Pour une famille qui structure son patrimoine autour d'une résidence en Suisse centrale, Schwytz représente donc l'optimum absolu sur ce critère.
| Canton | Conjoint | Enfants | Frères et sœurs | Tiers |
|---|---|---|---|---|
| Schwytz | 0 % | 0 % | 0 % | 0 % |
| Obwald | 0 % | 0 % | 0 % | 0 % |
| Zoug | 0 % | 0 % | ~4 à 6 % | ~15 à 25 % |
| Vaud | 0 % | 0 % (depuis 2021) | jusqu'à ~20 % | jusqu'à ~25 % |
| Genève | 0 % | 0 % | jusqu'à ~20 % | jusqu'à 54,6 % |
Source : cantons, ESTV admin.ch, 2026. Les taux exacts varient selon la valeur de la succession et le degré de parenté. Vérification recommandée auprès du canton compétent avant toute planification.
À l'opposé du spectre, Genève taxe les transmissions entre tiers jusqu'à 54,6 %, ce qui en fait l'un des cantons les plus lourds de Suisse pour les héritiers sans lien de parenté. Le choix du canton de résidence est donc une décision patrimoniale à part entière, pas seulement un arbitrage sur l'impôt sur le revenu ou la fortune.
La réforme du droit successoral suisse de 2023
Une évolution importante est entrée en vigueur le 1er janvier 2023 : la révision du Code civil suisse en matière de droit successoral a réduit les réserves héréditaires et supprimé celle des parents.
Avant cette réforme, les descendants disposaient d'une réserve égale aux trois quarts de leur part légale, et les parents (ascendants) d'une réserve égale aux trois huitièmes. Depuis le 1er janvier 2023, la réserve des descendants est ramenée à la moitié de leur part légale, et la réserve des parents est supprimée (source : Code civil suisse, art. 470 ss, version 2023).
Concrètement, cette réforme élargit la quotité disponible : le testateur peut désormais transmettre une part plus importante de son patrimoine à la personne de son choix (conjoint, partenaire, associé, fondation) sans porter atteinte aux réserves légales des héritiers. Pour un entrepreneur souhaitant avantager son conjoint survivant ou un héritier particulier dans la gestion de l'entreprise, cette liberté accrue est un outil précieux.
Le pacte successoral (pacte de renonciation ou d'aspiration, art. 494 CC) reste par ailleurs un outil spécifique au droit suisse qui n'a pas d'équivalent en droit français : il permet à de futurs héritiers de convenir à l'avance, par contrat devant notaire, des conditions de la transmission. C'est un mécanisme puissant pour sécuriser une succession d'entreprise en anticipant les désaccords entre héritiers.
Successions franco-suisses : le vide juridique depuis 2015
Le risque majeur pour les familles franco-suisses est souvent ignoré ou sous-estimé : depuis le 1er janvier 2015, il n'existe plus aucune convention bilatérale entre la France et la Suisse en matière de droits de succession. La convention du 31 décembre 1953 a été dénoncée par la France le 17 juin 2014, à la suite de son rejet par le Parlement suisse, et a cessé de produire ses effets au 1er janvier 2015 (source : BOFIP, référence BOI-INT-CVB-CHE-20-20141224). En 2026, les négociations pour une nouvelle convention sont au point mort.
C'est le droit interne qui s'applique désormais intégralement, de chaque côté de la frontière, sans mécanisme conventionnel d'élimination de la double imposition.
Ce que dit l'article 750 ter du CGI
En l'absence de convention, la France applique l'article 750 ter du Code général des impôts, qui prévoit trois critères d'imposition alternatifs.
Premier critère : si le défunt était domicilié fiscalement en France au moment du décès, l'intégralité de son patrimoine mondial est soumise aux droits de succession français, y compris les actifs détenus en Suisse.
Deuxième critère : si des biens sont situés en France (immobilier, parts de sociétés françaises à prépondérance immobilière ou non), ils sont soumis aux droits français même si le défunt et l'héritier sont tous deux non-résidents.
Troisième critère : si l'héritier a été résident fiscal français pendant au moins six des dix années précédant le décès, il est imposé en France sur l'ensemble des biens reçus, où qu'ils se trouvent dans le monde.
Ce troisième critère est le moins connu et le plus piégeux pour les familles franco-suisses. Un entrepreneur installé en Suisse depuis trois ans dont les enfants vivent toujours en France peut voir la succession soumise aux droits français, non pas parce que le défunt était résident français, mais parce que ses héritiers l'étaient.
En l'absence de convention, un crédit d'impôt unilatéral est prévu à l'article 784 A du CGI, permettant d'imputer l'impôt éventuellement payé à l'étranger sur les droits dus en France. Mais ce mécanisme est limité au montant de l'impôt français calculé sur ces mêmes biens, et ne neutralise pas toujours la double charge fiscale.
Exemple chiffré
Un entrepreneur français réside à Zoug depuis quatre ans au moment de son décès. Il détient un patrimoine composé de titres de sa Holding en Suisse (2 M CHF) et d'un appartement à Paris (1 M EUR). Ses deux enfants habitent à Lyon depuis toujours. Résultat : les actifs français (l'appartement) sont taxés en France au titre du deuxième critère. Les actifs suisses (les titres) le sont aussi au titre du troisième critère, les héritiers étant résidents français depuis plus de six ans. La succession est donc soumise aux droits français sur l'ensemble du patrimoine, avec un crédit partiel uniquement pour les impôts éventuellement payés à Zoug (où les enfants sont exonérés). La Suisse n'impose pas la ligne directe, mais la France prend le relais intégralement.
Les outils de planification successorale en Suisse
Face à ces enjeux, la planification successorale en Suisse s'appuie sur plusieurs outils complémentaires qu'on articule selon le profil familial et patrimonial.
La donation anticipée. Transmettre une partie du patrimoine de son vivant réduit la base successorale et peut déclencher des abattements. En Suisse, la quasi-totalité des cantons exonèrent les donations en ligne directe au même titre que les successions. En France, les abattements sur donations en ligne directe sont de 100 000 euros par enfant et par parent, renouvelables tous les quinze ans. Combiner une résidence suisse et des donations planifiées réduit mécaniquement l'exposition aux droits français.
La Holding de famille. La détention des actifs professionnels via une Holding en Suisse (SA ou Sàrl) facilite considérablement la transmission de l'entreprise. La holding évite le morcellement des actifs entre héritiers, permet de conserver le contrôle opérationnel via les droits de vote, et bénéficie de la Réduction pour participations (RPP) sur les dividendes. La transmission des parts de holding peut être organisée progressivement par donation ou par pacte successoral. Les détails de cette structuration sont traités dans notre guide sur la Holding de famille en Suisse.
Le pacte successoral. Le droit suisse permet aux héritiers futurs de convenir à l'avance, par acte notarié, des modalités de la succession. Un héritier peut par exemple renoncer à sa part réservataire en contrepartie d'un avantage immédiat (donation, emploi dans l'entreprise familiale). Ce mécanisme est particulièrement utile dans les successions d'entreprise, pour prévenir les conflits entre héritiers actifs et passifs dans la société.
La fondation de famille. Pour les patrimoines très importants destinés à perdurer sur plusieurs générations, la fondation de famille suisse (fondation de droit privé, art. 80 ss CC) peut être un outil de conservation du patrimoine. Elle est distincte de la fondation caritative et peut avoir pour but la préservation d'un patrimoine familial, le financement d'études ou le soutien des membres d'une famille. Son régime fiscal dépend du canton et de son objet.
L'assurance-vie. Les contrats d'assurance-vie détenus en Suisse peuvent constituer un outil de transmission hors succession, à condition que la rédaction des clauses bénéficiaires soit précisément calibrée au regard du droit suisse et du droit fiscal applicable dans le pays des bénéficiaires. Les produits d'assurance-vie souscrits auprès d'un assureur suisse bénéficient de la haute sécurité du cadre réglementaire suisse (FINMA).
Le rôle du family office dans la planification successorale
La planification successorale d'un grand patrimoine ne se réduit pas à un document notarial. Elle mobilise des compétences juridiques, fiscales, financières et humaines qui doivent être coordonnées dans le temps. C'est précisément ce que fait le family office : il orchestre l'ensemble des conseils, s'assure de la cohérence entre les décisions fiscales, le droit successoral et la gouvernance familiale, et accompagne les générations futures dans la prise en main du patrimoine.
La charte familiale, document non contraignant mais structurant, définit les valeurs, les règles de gouvernance et les processus de décision de la famille. Elle encadre les relations entre actionnaires familiaux et formule les attentes de la génération fondatrice vis-à-vis de ses successeurs. Le family office sert de garant de cette charte sur la durée, rôle que peu d'autres acteurs peuvent tenir.
En Suisse, ECAP Partners assure cette fonction d'intégration : fiduciaire pour l'opérationnel, family office pour la vision patrimoniale de long terme. Le guide sur la fiduciaire et le family office en Suisse présente ce modèle de service intégré.
FAQ
La Suisse prélève-t-elle un impôt sur les successions en 2026 ?
Non au niveau fédéral : il n'existe aucun impôt fédéral suisse sur les successions et les donations. L'imposition est exclusivement cantonale. Dans la quasi-totalité des cantons, les transmissions entre époux et en ligne directe (enfants, petits-enfants) sont entièrement exonérées. Schwytz et Obwald exonèrent même les héritiers sans lien de parenté, ce qui en fait les cantons les plus favorables de Suisse pour la succession.
Y a-t-il un risque de double imposition franco-suisse sur une succession en 2026 ?
Oui, et c'est un risque réel. Depuis le 1er janvier 2015, la Convention franco-suisse de 1953 en matière de droits de succession n'est plus en vigueur. C'est le droit interne de chaque pays qui s'applique. La France peut taxer une succession franco-suisse si le défunt était résident français, si des biens sont situés en France, ou si les héritiers ont été résidents fiscaux français pendant au moins six ans sur les dix précédant le décès (art. 750 ter CGI). Un crédit d'impôt partiel (art. 784 A CGI) peut limiter la double imposition, mais il n'y a aucune garantie de neutralisation complète.
Combien de temps faut-il résider en Suisse pour que la succession échappe à la fiscalité française ?
Il n'existe pas de délai unique. La réponse dépend des trois critères de l'article 750 ter CGI. Si le défunt est résident suisse et les héritiers également (depuis plus de six ans), la France n'a en principe aucun droit à taxer les actifs non situés en France. En pratique, il faut que l'ensemble du foyer ait rompu ses liens fiscaux français et que les actifs français aient été cédés ou restructurés. C'est un processus qui peut prendre six à dix ans à sécuriser complètement.
La réforme du droit successoral suisse de 2023 change-t-elle beaucoup de choses ?
Elle change significativement la liberté de disposer de son patrimoine. La réserve héréditaire des descendants est ramenée de trois quarts à la moitié de leur part légale. Celle des parents est supprimée. La quotité disponible est donc élargie : on peut avantager davantage son conjoint, un tiers de confiance ou une fondation. Pour les entrepreneurs qui souhaitent assurer la continuité de leur société dans les mains d'un seul héritier, c'est un assouplissement important.
Est-il possible de renoncer à sa part d'héritage en Suisse ?
Oui, le droit suisse permet le pacte successoral (art. 494 du Code civil suisse), par lequel un héritier renonce à sa part réservataire avant le décès du testateur, en contrepartie ou non d'une compensation immédiate. Ce mécanisme, inexistant en France sous cette forme, est très utilisé dans les successions d'entreprise pour éviter les blocages entre héritiers actifs et passifs.
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